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«Il faut laisser les institutions fonctionner ». Le Journal L’Action, organe de presse et d’information du Comité central du RDPC n’a pas attendu le discours de Barack Obama à Accra pour clamer et proclamer cette forte conviction. Depuis bientôt une dizaine d’années,
«Il faut laisser les institutions fonctionner ». Le Journal L’Action, organe de presse et d’information du Comité central du RDPC n’a pas attendu le discours de Barack Obama à Accra pour clamer et proclamer cette forte conviction. Depuis bientôt une dizaine d’années, cette profession de foi s’étale, s’exprime et s’affiche dans nos colonnes comme un credo.
« Il faut laisser les institutions fonctionner ». Cette phrase peut être comprise à la fois comme un vœu, un souhait, une mise en garde ou une injonction. Elle émane en tout cas d’un constat : dans notre pays, comme ailleurs, de nombreuses interférences et divergences entravent régulièrement le fonctionnement normal de la plupart des institutions. Ce que l’on appelle pudiquement des dysfonctionnements traduit en réalité une volonté manifeste de bloquer, d’affaiblir, ou de prendre en otage certaines institutions de la République. C’est valable pour la Justice, l’Armée ou l’Assemblée ; c’est valable pour la Conac, Elecam ou l’Anif. D’où nos appels fréquents au respect et au retour des valeurs républicaines dans notre pays.
Lorsque le 11 juillet dernier à Accra au Ghana, Barack Obama déclare que « le continent [africain] n’a pas besoin d’hommes forts, mais de fortes institutions », il nous (ré)conforte dans le combat que nous menons dans ce journal depuis plusieurs années pour la restauration et la réhabilitation, le renforcement et l’enracinement des valeurs républicaines dans notre système démocratique. Restaurer et respecter ces principes revient à encourager et à plaider pour des institutions fortes qui résistent au temps, aux assauts et aux appétits des hommes. Que Barack Obama montre de l’intérêt pour cette préoccupation lui donne une plus grande résonance et un écho planétaire. Toutefois, suffit-il que le Président des Etats-Unis d’Amérique, fût-il d’origine africaine, en parle pour que le mythe de l’homme fort s’effondre dans le continent ?
Rien n’est moins sûr. Le scepticisme est d’autant plus permis que les paroles d’Obama peuvent créer un malentendu. Certes, lorsqu’il parle d’institutions fortes, il pense en priorité aux structures publiques, étatiques et gouvernementales. D’ailleurs dès la fin du discours d’Accra, la petite phrase a fait le tour des capitales africaines, chacun essayant de l’interpréter à sa faveur et surtout de l’appliquer à son propre contexte politique. Mais c’est oublier que si les institutions politiques sont les premières concernées, elles ne sauraient être les seules.
En effet, le mythe de l’homme fort, « du poids lourd », de l’homme providentiel qui éclipse et écrase presque tout sur son passage, reste vivace; tenace et prépondérant dans nos sociétés. Comment comprendre que l’Africain, si attaché aux valeurs de la collectivité et de la communauté, soit devenu aussi dépendant des individus ? Comment l’individu a-t-il phagocyté peu à peu les structures ? Comment en est-on arrivé à faire plus confiance aux hommes qu’aux institutions ? Le paradoxe n’est pas seulement valable pour les pouvoirs publics ou parapublics. On peut l’observer à tous les niveaux de la société où l’on donne l’impression d’être à la recherche permanente d’un sauveur, d’un rédempteur, d’un Messie. Aucune structure, aucune institution n’échappe à ce phénomène. La presse, qui a abondamment relayé et commenté les propos de Barack Obama, n’y échappe pas. N’est-elle pas la première à faire confiance à ces hommes providentiels au détriment des institutions ? Au Cameroun, les médias sont les « créateurs », « les promoteurs » et « les thuriféraires » de ces hommes forts ; ils leur tressent des couronnes de lauriers, leur dressent des tribunes de manière complaisante. Mboua Massock, John Fru Ndi, Djeukam Tchameni, Christian Tumi, sont des « fabrications » de ces médias qui les ont présentés à un moment de l’histoire du Cameroun comme des « zorro », des « héros », des « Messies » ou des « superman ». Tous ceux qui au Cameroun ont tenté de défier les pouvoirs publics et le régime en place sont systématiquement et automatiquement « déifiés », placés sur un piédestal. Comme quoi, les hommes forts ne sont pas toujours du côté du pouvoir.
Ils sont partout : dans la société civile, les syndicats, au sein des entreprises, dans les plus petites associations, les comités de développement, dans les familles, les villages, les orchestres musicaux, les Eglises, etc. Au Cameroun, dès que deux ou trois personnes se réunissent, la bataille pour le leadership est aussitôt inévitable. Le résultat est là : l’éternel recommencement. Chaque nouvelle équipe veut remettre tout en cause. Au lieu de parfaire et d’améliorer les structures existantes, on change de dénomination, on fait table rase du passé. Au nom de la rénovation, du renouvellement ou du changement. Quel changement ? En fait, on fait semblant de changer pour que rien ne change. Si oui, les pouvoirs toujours plus grands de l’homme fort. Derrière cette refondation perpétuelle et permanente, se cache la volonté pour les nouveaux promoteurs, acteurs et animateurs de faire main basse sur les structures. Voilà comment les hommes forts survivent aux structures et aux organismes qui eux, passent et trépassent.
Par Christophe Mien Zok |