C’est une blague gourmande bien connue des amateurs de la gastronomie de la région de l’Est Cameroun, particulièrement dans les localités où l’on consomme beaucoup le couscous, qu’il soit fait à base de manioc ou de maïs. Dans ces localités, il est de notoriété publique que la quantité de « complément », à savoir le couscous, est généralement de loin supérieure au volume de la sauce. Les convives le savent mais néanmoins ils se servent copieusement une ou deux boules de couscous sachant bien qu’à tout moment ils peuvent être en manque ou en panne de sauce pour « faire descendre la boule dans la gorge ». Alors, ils appellent, discrètement ou bruyamment selon les affinités, la maîtresse de maison pour demander une petite rallonge de sauce afin de terminer la portion de couscous.
Sauf que quelques instants et des bouchées bien arrosées de vin plus tard, le même convive constate qu’il a encore un peu de sauce dans son assiette mais le couscous est fini. Rebelote ! Il hèle de nouveau la patronne des lieux pour solliciter une petite rallonge de couscous pour lui permettre de liquider cette fois-ci le reliquat de sauce. Les plus ingénieux vont jusqu’à flatter ses talents culinaires pour ne pas avoir à commettre le sacrilège de laisser autant de sauce en souffrance dans l’assiette.
« Ma belle-sœur, peux-tu me servir encore un peu de ce couscous bien parfumé et élastique pour terminer cette excellente sauce ? Ma chérie, cette fois-ci je reprendrais bien volontiers un peu de sauce pour ne pas abandonner ce succulent couscous dans mon assiette. » Et quand on le sert, il fait semblant de regarder ailleurs pour mieux protester du bout des lèvres : « houlala! je n’en demandais pas tant; c’est trop! » Et pourtant tout sera englouti en quelques bouchées et le manège recommencera encore et encore ! Jusqu’à ce que les marmites et de couscous et de sauce soient vidées et curées.
Tout flatteur mange bien et beaucoup aux dépens de celle qui l’écoute et assure le service. Un tel appétit qui frise la boulimie flatte l’ego de la cuisinière, convaincue d’être un cordon bleu et surtout satisfaite de voir que ses invités se sont bien régalés. Mais même les bonnes choses ont une…faim et surtout une fin.
Ce cliché de la boule de couscous et de la sauce qu’on demande encore et encore lors des repas nous rappelle les vraies polémiques et les pseudo-débats qui agitent les réseaux sociaux aujourd’hui au Cameroun. Personne n’est jamais rassasié. Comme les convives de la maisonnée, les followers invités au banquet numérique ont toujours la dalle et la fringale. Ils ne sont jamais repus.
Un universitaire de renom et un célèbre ancien footballeur, dirigeant de fédération, sont au menu de leur festin depuis quelques jours. Ils sont eux-mêmes aux fourneaux ou tirent les ficelles depuis l’arrière-cuisine. Et chacun se pourlèche les babines en attendant la prochaine boule de couscous ou la cuillerée de sauce suivante. Encore un peu de « MEON » pour accompagner la dernière louche de « SEF » ? Ils en redemandent encore et encore, sans craindre le dégoût ou une quelconque indigestion. Qui arrêtera ces salades ? Tant que la panse des invités au banquet, parmi lesquels figurent de vrais affamés au sens propre du terme, ne sera pas remplie, les protagonistes et leurs affidés peuvent continuer de pédaler dans la… semoule. On ne choisit pas toujours les mets et les nourritures que l’on mange. Faute de hérissons, on se contentera de porcs-épics. Si c’est cela le niveau de la gastronomie intellectuelle camerounaise, alors souhaitons bon appétit à tous les invités au festin. Le buffet du banquet est certes collectif mais l’indigestion est individuelle.

