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L'Editorial

Des jeux et du pain

Depuis le début de cette année 2022, le triangle national camerounais a pris la forme d’un ballon rond. Tout a commencé avec l’organisation de la 33ème édition de la Coupe d’Afrique des Nations de football, la première jamais organisée depuis 1972 au pays des Lions indomptables, quintuples vainqueurs du trophée. Il aura fallu attendre cinquante ans pour voir la plus grande fête sportive africaine élire domicile dans l’Afrique en miniature. Malgré la joie et la fierté d’abriter une telle manifestation de grande envergure, les Camerounais et leur équipe nationale n’entendaient pas se limiter à la seule participation ou à jouer les figurants. L’objectif ultime, en plus de relever le défi de l’organisation, était de voir les Lions indomptables remporter le trophée pour la sixième fois. Cette ambition légitime a été contrariée par les Pharaons d’Egypte, éternels rivaux et bourreaux insatiables des Lions. Fair-play, le public camerounais n’a pas crié au scandale; n’a pas accusé les arbitres. Il s’en est pris à son équipe nationale et à son encadrement technique. Le message est passé et on a vu le résultat lors du match de classement pour la troisième place: mené trois buts à zéro par le Burkina Faso, le Cameroun a effectué une remontada-éclair avant de venir à bout de son adversaire du jour aux tirs au but. Certes la déception d’avoir manqué le trophée était grande mais les supporters se laissaient consoler par cette belle victoire d’orgueil conquise grâce à la combativité et au fighting spirit légendaire des footballeurs camerounais. On avait évité l’humiliation. L’honneur de tout un pays était sauf.
Au-delà de l’aspect sportif, cette compétition a aussi mis en exergue voire confirmé le patriotisme, d’aucuns diront le chauvinisme, des Camerounais qui ont mené sur les réseaux sociaux un match de gueule épique contre tous ceux qui ont tenté de dénigrer le pays de Roger Milla. Qui s’y est frotté a été piqué, croqué et mordu avec humour mais non sans férocité. Par son timing, l’épisode du remplacement de l’entraîneur portugais, accusé d’être la cause des malheurs et des « piètres » performances des Lions, aurait pu diviser le public. On ne change pas un entraîneur moins d’un mois avant deux barrages qualificatifs à la coupe du monde. Le Cameroun l’a pourtant fait. Que Rigobert Song, le nouvel entraîneur, convainque ou pas, qu’on soit d’accord avec ses méthodes ou non, qu’on l’aime ou pas, qu’il soit l’homme qu’il faut à la place qu’il faut ou non, qu’il mérite sa nomination ou pas, la qualification obtenue de haute lutte dans une dramaturgie insoutenable contre l’Algérie au match retour à Blida donne raison à ceux qui ont milité pour ce choix dans un tel contexte. Le Cameroun ira donc à la Coupe du monde QATAR 2022 avec un sélectionneur de nationalité camerounaise.
S’il y a une leçon à tirer de cette séquence sportive, c’est bien celle-là: même en matière de ressources humaines, on peut consommer camerounais et mettre en œuvre la politique de l’import-substitution. Au Cameroun, le sport en général et le football en particulier, ont souvent été des sources d’inspiration. Il faut maintenant étendre cette volonté à d’autres secteurs. Quel contrepied à ceux qui ont tendance à penser que le football sous nos cieux est utilisé comme un opium ou un simple exutoire des passions et des pulsions populaires!
Depuis le mois de de janvier au Cameroun, le football est plus qu’un jeu. Il est devenu plus que jamais le ciment de la concorde nationale, le levain de la cohésion sociale, l’étendard de la fierté et de l’honneur d’un pays, le ferment et l’un des éléments remarquables de son identité, le catalyseur de son patriotisme. Et si on peut consommer camerounais en matière d’entraîneur de l’équipe nationale fanion, domaine qui jusque-là semblait tabou, pourquoi ne pas étendre cette vision à tous les autres aspects de la vie nationale? À commencer par l’alimentation, secteur à l’origine de l’essentiel du déficit de notre balance commerciale? Des entraîneurs camerounais dans nos stades et pour nos équipes nationales, du beau football camerounais au menu pour des victoires cent pour cent camerounaises, du pain sans peine à partir des produits locaux et des aliments camerounais sur nos tables, et si le changement des mentalités passait par les terrains de sport? Le patriotisme sportif voire footballistique au service du patriotisme économique et comme source d’inspiration des politiques publiques, c’est de ça qu’il s’agit! Et ce n’est pas du cirque !

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