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L'Editorial

Courage, fuyons!

Encore le Soudan! Toujours le Soudan! Depuis le 15 avril 2023, deux généraux de l’armée, alliés d’hier lors du putsch qui a renversé l’ancien président Omar El Bechir, sont désormais à couteaux tirés et mettent le pays à feu et à sang. Éternel recommencement, retour à la case départ dans et pour un pays qui ne veut pas apprendre de ses erreurs et de son passé tumultueux et tragique. Pour ne parler que des événements les plus récents, le Soudan a connu en 1987 la première guerre du Darfour suivie en 2003 d’un conflit encore plus sanglant dans la même région et qui fit plus de 300.000 morts et 2,7 millions de déplacés. Quelques années plus tard, la guerre civile qui opposait, avec le soutien actif des occidentaux, le « Nord musulman » au « Sud animiste » selon leur terminologie simpliste et réductrice, déboucha le 9 juillet 2011 sur la partition du pays et sur l’indépendance du Soudan du Sud. Au-delà de l’aspect religieux et ethnique, la véritable cause du conflit était le contrôle du sous-sol riche en pétrole et en gaz du sud Soudan. Plus de dix ans après la proclamation de son indépendance, ce pays tarde à décoller, miné qu’il est à son tour par une guerre civile sans fin sur fond de rivalités ethniques et d’ambitions personnelles entre ses dirigeants.

Malgré cette histoire tourmentée et tragique, les Soudanais, du Nord ou du Sud, ne parviennent pas encore à tirer les leçons de ce passé qui ne…passe pas. Depuis que les troupes des deux généraux s’affrontent dans les rues de Khartoum et même dans les airs avec des bombardements  par avions interposés, les populations civiles et les ressortissants étrangers sont pris en otages. Les dégâts matériels et les pertes en vies humaines sont énormes. Les nationaux cherchent refuge et exil dans les pays voisins; les étrangers attendent les mesures prises par leurs pays d’origine pour être évacués. Des couloirs humanitaires sont aménagés ici et là pour permettre aux uns et aux autres de fuir l’enfer de la guerre. Et les soudanais, abandonnés à leur triste sort, se rendent bien compte qu’ils sont seuls sur terre dans leur malheur. Espérons qu’ils comprendront enfin que les conseillers ne sont pas les payeurs. En effet, lorsque tout va mal, les amis auto-proclamés d’hier, les bailleurs de fonds et les fournisseurs d’armes aux forces antagonistes s’empressent d’évacuer leurs ressortissants tout en continuant à tirer les ficelles dans l’ombre et même au vu et au su de tout le monde. Courage, fuyons! Tel est leur mot d’ordre dans ces circonstances.

Mais en réalité, une fois leurs ressortissants à l’abri, les grandes puissances continuent ce qu’elles savent faire de mieux: le double langage, la duplicité et la versatilité. Elles poursuivent allègrement les livraisons d’armes aux belligérants de tous les bords, mettent des espaces publicitaires et médiatiques à prix d’or à la disposition des leaders des forces loyalistes ou rebelles pour leur promotion, dispensent leurs précieux conseils de manière à ce que, quelle que soit l’issue du conflit, elles soient toujours du côté des vainqueurs. Du grand art! La belle hypocrisie! Il ne faut jamais mettre tous ses œufs dans le même panier. Après des années de conflit et un important désastre humain et matériel, les frères ennemis, exsangues, exténués et usés jusqu’à la moelle, se résigneront enfin à accepter des négociations qui se dérouleront naturellement en terre étrangère, de préférence dans l’un des pays les plus impliqués dans la crise.

Et voilà le parrain de la guerre devenu artisan de la paix! Mon œil!! Excellent tour de passe-passe! Bonneteau gagnant! Jusqu’à la prochaine étincelle savamment entretenue sous la cendre. Entre-temps, les marchés de la reconstruction auront été remportés par les différents parrains et les pots-de-vin s’en iront alimenter les comptes bancaires des chefs de guerre. Ils disposent de nouvelles réserves financières pour renforcer leur arsenal et les armes acquises, toujours plus sophistiquées et meurtrières, peuvent tonner de nouveau. Tant pis pour le bilan humain.

Il serait naïf de croire que le Soudan est la seule victime de ce scénario bien huilé. Le Cameroun a échappé de peu à ce piège diabolique avec la tentative de sécession dans les Régions du Nord-ouest et du Sud-ouest. La menace n’est pas totalement écartée et impose une vigilance de tous les instants. En tout état de cause, les pays africains doivent apprendre les uns des autres et éviter de reproduire les mêmes erreurs. Le Soudan refuse manifestement de le faire et en paie aujourd’hui le prix le plus élevé. À qui le tour demain? L’erreur est humaine; persévérer dans l’erreur est diabolique.

Par Christophe Mien Zok

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