Paul Biya a donc gagné. Le scénario était écrit d’avance. Non pas que les dés étaient pipés, mais les forces en présence prévoyaient cette issue quasi inéluctable. Dans la salle du Palais des congrès où s’est tenue lundi dernier l’audience de proclamation des résultats, des youyous ont retenti, des « Paul Biya oyé » ont fusé, des applaudissements ont claqué, des accolades et des étreintes se sont échangées pour exprimer le soulagement et accueillir avec joie le verdict, synonyme de victoire. Avec modération et sans triomphalisme. À l’extrieur, la même joie modérée des supporters du camp du vainqueur contraste avec la furie des perdants et la fureur de leur champion autoproclamé président. Le calme contre le désordre, l’ordre contre le chaos. Alors que du siège du comité central du RDPC sis au quartier du Lac, montent au ciel les décibels de la célébration de la victoire en bonne tenue et en toute retenue, les scènes de saccage et de vandalisme se multiplient un peu partout, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest : Garoua, Guider, Ngong, Mandjou, Bafang, Bandja, Douala. Scènes de liesse et d’allégresse contre scènes d’apocalypse et de vandalisme. Folie meurtrière et destructrice d’un côté contre appel au calme et au respect de la légalité de l’autre. La continuité pour les uns, le changement par la terreur et la politique de la terre brûlée pour les autres ; la fracture est béante et montre l’urgence des actes à prendre par le président réélu.
Le « bon diable » a fait sortir tous ses diablotins de leur boîte de pandore, si tant est qu’il ait encore la maîtrise de la situation. Ces diablotins ne sont pas des chérubins ; loin de là. Ce sont de vulgaires casseurs, des pilleurs, des vandales, des voleurs, etc. Parmi eux, très peu ont voté ou détiennent la Cni. Vous avez dit changement pacifique par les urnes ? Mon œil ! Le changement pour eux n’est qu’un slogan et surtout un prétexte, le sésame ou le bélier qui force et défonce les portes à travers le pillage des magasins, l’incendie des édifices publics, des stations-services et des résidences privées. Qui pourra exorciser le bon diable devenu mauvais et arrêter la spirale infernale ? Les gouttes d’eau de la saison des pluies et l’eau bénite ne serviront à rien. L’ordre et la rigueur de la Loi restent les meilleurs remparts puisque lui et ses diablotins devront fatalement et nécessairement répondre de leurs actes devant la justice. Peut-être pas tous mais au moins ceux qui sont tombés dans les mailles du filet vont devoir écoper et payer pour les autres : le désordre est collectif, la sanction individuelle.
Au lendemain de cette cérémonie de proclamation des résultats et en attendant sa prestation de serment, le président réélu peut mesurer l’ampleur de la tâche qui l’attend. Le septennat qui s’annonce ne sera pas de tout repos. Chaque pas, chaque geste, chaque mot, chaque phrase sera scrutée, disséqué, pesé et soupesé. En réalité, les mots et les slogans, les poses et les postures ne suffiront plus. Les Camerounais ont appris à se méfier autant de l’impuissance des mots que de l’évanescence et de l’insignifiance des slogans. Ils attendent davantage du concret, des actes forts, des actions profondes ; du changement, des réformes, de la transformation dans la gouvernance du pays et dans leur vie quotidienne.
À quelque chose, malheur est bon : le score réalisé par le vainqueur du scrutin et la faible amplitude de sa victoire constituent un sérieux avertissement, une piqûre de rappel, un signal et une invitation à la modestie, à l’humilité, à la responsabilité et au redoublement de l’ardeur au travail.
Les erreurs et les travers d’un passé récent ont permis d’ouvrir la boîte de Pandore d’où se sont échappés le bon diable et ses diablotins qui sèment aujourd’hui le chaos et la terreur. Il ne faut plus commettre les mêmes erreurs. Le narratif et l’analyse des résultats par commune, par département ou par région, indiquent les premières pistes de réflexion sans pour autant tomber dans le piège de la stigmatisation ou de la chasse aux sorcières. La vocation première d’un scrutin présidentiel qui transforme le pays tout entier en circonscription unique est de rassembler : les mauvais résultats des uns sont compensés par les bons scores des autres ; les plus forts tirent et tiennent les plus faibles par la manche.
Toutefois, l’élection présidentielle du 12 octobre 2025 sonne le glas du militantisme de façade, de l’engagement superficiel, d’une pratique folklorique de la politique et des promesses du bout des lèvres. La politique, la vraie, exige un certain professionnalisme ; de la cohérence et de la sincérité entre les discours et les actes, la pensée et la pratique : dire ce que l’on fait et faire ce que l’on dit. La lucidité et les convictions peuvent faire bon ménage. Les résultats et la performance ne relèvent plus du domaine exclusif du sport. En politique, des résultats insuffisants sont sanctionnés dans les urnes. Il convient de savoir décrypter ces messages, d’en tirer des leçons et d’y apporter des solutions adéquates et des réponses urgentes au lieu de faire la sourde oreille ou de fermer les yeux.
Paul Biya, ses soutiens, les militants et les sympathisants du Rdpc et des partis alliés ainsi que tous les électeurs qui lui ont renouvelé leur confiance ont raison d’exprimer leur joie après la victoire proclamée lundi dernier. Personne ne douchera leur enthousiasme et leur fierté car cette victoire est méritée même si elle n’est plus aussi « nette, éclatante et sans bavure » qu’on l’avait espéré au début de la campagne.
Mais, parbleu, que ce fut dur, rude et laborieux ! À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ! Puisque les mots et les slogans ne suffisent plus, place désormais aux actes. Ici et maintenant ! Le mérite et l’honneur du Rdpc seront, après une bonne séance d’autocritique, de prendre sa part et toute sa place dans cette bataille qui s’annonce.

